MordredAnnée de sortie : 2013

Auteur : NIOGRET Justine
Editeur : Mnemos



Roman broché/168p.
Conception de couverture : Isabelle Jovanovic
Parution : août 2013
ISBN : 978-2-35408-159-1

Tout d’abord la couverture.
Dans l’encadré rouge, juste un nom pour titre, mais quel nom !
MORDRED, le sournois, le traître, le débauché, le parricide, le Judas de la Cène arthurienne, chevalier de la table ronde sans foi ni honneur… Et pour illustrer ce nom, la tête sculptée, ceinte de laurier, d’un noble guerrier aux yeux clos, serein, recueilli, mort peut-être, l’âme en paix.
Etrange couverture, la fois éloquente et sobre, qui fait écho imagé à la tonalité déroutante du roman intense et concis de Justine Niogret.

En effet, l’auteur nous livre une tout autre figure de Mordred. L’antihéros amoral du Cycle courtois traditionnel devient sous sa plume un preux chevalier ayant triomphé des rites initiatiques au même titre qu’Yvain, Lancelot ou Perceval, dont Chrétien de Troyes a magnifié les « questes ».
Pour ce faire, Juliette Niogret nous brosse en quatorze chapitres une histoire dédoublée dont le prologue est l’indice révélateur : « A tout héros il faut son reflet. Un perdant, pour que d’autres gagnent. »

Mordred l’enfant-sorcier, le fils de Morgause, vit une prime jeunesse heureuse dans le royaume enchanté de l’Ouzom où, avant lui, sa mère et Arthur ont connu le bonheur. Mais au-delà du torrent, une fois le pont franchi, il y a le château du roi. Mordred préadolescent y suivra son oncle venu le chercher. C’est au fil du temps qu’il accomplira ses apprentissages en solitaire. Vaillant, combatif, loyal, généreux…

Récit linéaire d’une réhabilitation littéraire ? Non. Cloué sur son lit de douleur par une blessure sans gloire, Mordred souffre le jour et rêve la nuit des moments clés de son existence. Le royaume de son enfance fait contrepoids à celui où gravitent les chevaliers de la table ronde, jamais nommés. Sortilèges et médecine traditionnelle s’affrontent. Dans ce livre, les contraires vont de pair, s’attirent, se repoussent et se définissent les uns par rapport aux autres. Qui est Polîk ? Sinon la face noire de Mordred, celle de la légende arthurienne ? Polîk, enfant miséreux d’un Ouzom méconnu de son « double » solaire, méprisable amant de Guenièvre, tourmenteur du blessé alité, malfaisant en « diable » dans le sillage d’un roi affaibli et vulnérable… Mais pas que…
Une fois guéri, Mordred prend conscience de la progressive déchéance physique d’Arthur qu’il aime et admire tant. Jusqu’au dénouement final où il n’est plus question de trahison mais de compassion. Car nul ne peut échapper à son destin, même de manière détournée.

Il est cependant permis de regretter que Camelot soit réduit aux seules « cour, cuisine et chambre » d’un château quasi désert, s’interroger sur l’inexistence d’un Graal qui donnait son sens aux choix d’Arthur, trouver gênant que ne soit jamais nettement tranchée la filiation entre le héros et son père/oncle, etc. Le personnage de Mordred y gagne peut-être en épaisseur et introspection mais « quid » des bases légendaires dont il est un pivot essentiel ? Voici sans doute le temps d’oublier définitivement Avalon !

Le style travaillé de Judith Niogret nous entraîne au cœur du récit épique, succession de phases oniriques souvent douces-amères, de scènes guerrières âpres et lyriques, de moments tourbillonnants riches en images fortes.
Au lecteur maintenant de découvrir les tenants et aboutissants de cette re-visitation médiévale à la fois originale, poétique, puissante.


Dom.